Pourquoi veut-on toujours se faire aimer des autres ?


C’est une question simple, mais tellement complexe à la fois. Elle m’est posée régulièrement au sein des séances. C’est une question qui peut traverser toute notre existence si on en fait un sujet. C’est une histoire qui née dans les premiers regards de l’enfance jusqu’aux cercles auxquels on choisit, ou non, d’appartenir…

L’attachement : le premier langage de la vie

La psychologie du développement nous l’a appris : nous sommes des êtres d’attachement. John Bowlby, père de la théorie de l’attachement, a montré que la survie du petit humain dépend du lien qu’il tisse avec sa figure de soin principale. Ce lien, qu’il soit sécure ou insécure, laisse une empreinte durable dans notre manière d’aimer et d’être aimés.

Être pris dans les bras, cajolé et regardé, ce sont ces gestes simples mais qui fondent notre sentiment d’exister. Ça semble tellement anodin et pourtant si précieux sur le long terme. Quand le lien est stable et bienveillant, l’enfant développe un modèle interne sécure. C’est-à-dire qu’il croit qu’il peut être aimé tel qu’il est (Bowlby, 1969 ; Ainsworth, 1978). Mais quand l’amour est conditionnel, “je t’aime si tu es sage”, “si tu réussis”, “si tu ne déranges pas”, il apprend à adapter son être pour préserver le lien.

Ce premier scénario devient la matrice de toutes nos relations. Nous continuons, souvent inconsciemment, à chercher à être aimés selon les mêmes règles, qui vont devenir des injonctions insidieuses dans nos comportements. Winnicott parlait de ce faux self qui se construit pour répondre aux attentes du milieu, au détriment du vrai self : un mécanisme de protection, mais aussi d’aliénation de soi lorsqu’il est trop étouffant.

Les conditionnements : ces lois invisibles qui nous façonnent

Cependant, le conditionnement ne vient pas seulement de la famille. Nous vivons dans des milieux, des groupes, des sociétés qui imposent, souvent sans mots, leurs propres lois du “bien” et du “mal”, du “fort” et du “faible”, du “désirable” et du “rejeté”. Chez certains, être aimé, c’est être sage, performant, discret. Chez d’autres, c’est être fort, viril, dangereux, ou rebelle. Chaque groupe humain crée ses codes d’appartenance, et donc ses menaces d’exclusion.

Le sociologue Erving Goffman (1959) l’a montré, dans la “mise en scène” de la vie sociale, chacun porte un masque, joue un rôle pour maintenir son image auprès du groupe. Et Pierre Bourdieu a décrit comment les normes et habitus sociaux façonnent nos manières de penser, de parler, de désirer, souvent sans que nous en ayons conscience.

Une personne que j’ai rencontrée dans un contexte de délinquance organisée m’a dit un jour : « Si j’arrêtais, j’étais mort. » Je n’ai jamais su si c’était seulement une image ou une menace réelle, peut-être qu’on l’aurait vraiment tué. Quoi qu’il en soit, ce qui était évident, c’était la pression énorme à rester dans le groupe, une loi implicite où partir revenait à trahir les siens. Dans cet univers, le lien pesait bien plus que la loi.

Ces conditionnements sont partout : dans la famille, où l’on apprend qu’il faut être “gentil”, “utile” ou “méritant” pour être aimé. Dans les milieux sociaux, où certaines formes de réussite sont valorisées plus que d’autres. Dans les groupes de pairs, où il faut parfois jouer un rôle, le fort, le drôle, l’intellectuel, le dangereux, pour rester intégré. Et même dans la société tout entière, qui valorise la performance, l’image, la conformité.

Chacun, à sa manière, apprend à porter un masque : celui qui garantit l’appartenance.

Tous les conditionnements ne sont pas des prisons

Il serait pourtant injuste de réduire le conditionnement à une aliénation. Ce que l’on nous transmet n’est pas que poids ou contrainte, c’est aussi héritage. Certaines règles, valeurs ou traditions deviennent des repères intérieurs, elles nous structurent et nous relient en même temps. Elles nous aident à rester droit et à tenir debout.

Les conditionnements peuvent apporter des vertus. Comme l’idée qu’il faut respecter les autres, même quand on n’est pas d’accord, ou la capacité à tenir parole, à s’entraider, à ne pas fuir dès qu’une relation se complique, ou encore, ce sens du collectif, hérité de nos milieux ou de nos cultures, qui nous empêche de vivre dans un individualisme total.

Autrement dit, il y a dans nos conditionnements des forces d’ancrage, au même titre que des entraves. Le travail psychique ne consiste pas à tout rejeter, mais à faire le tri. A reconnaître ce qui nous protège, et transformer ce qui nous enferme. Comme le dit Boris Cyrulnik, la résilience naît souvent d’un double mouvement ; se détacher de ce qui blesse, tout en s’appuyant sur ce qui soutient.

Être aimé, c’est appartenir

Ce que nous appelons souvent “vouloir être aimé” est, au fond, un besoin d’appartenance. Abraham Maslow l’avait déjà identifié dans sa pyramide des besoins fondamentaux : après les besoins physiologiques et de sécurité vient le besoin d’amour et d’appartenance. Nous ne cherchons pas seulement l’affection individuelle, mais la sécurité du lien social. Nous voulons sentir que nous faisons partie d’un tissu vivant, familial, social, et symbolique, qui nous reconnaît. Et quitte à être aimés pour de mauvaises raisons, nous préférons parfois être aimés plutôt que libres. Car la liberté, c’est aussi la possibilité d’être seul. Et cela, pour beaucoup, est une angoisse abyssale.

Quand le lien devient prison

Le problème, c’est que ces conditionnements, à force d’être répétés, deviennent parfois des prisons invisibles. On reste “le fort”, “la gentille”, “le protecteur”, “celle qui comprend tout le monde”, parce que ce rôle nous a valu de l’amour, ou au moins, de la place. Mais un jour, ces masques craquent. Ils ne suffisent plus à contenir la vie intérieure qui veut émerger.

Le travail psychique consiste alors à reconnaître ces conditionnements pour reprendre la main sur nos choix de lien :
– Choisir quand on veut être aimé, et par qui.
– Choisir d’être fidèle à soi, plutôt qu’à une image.
– Choisir le lien vivant, pas le lien contraint.

Retrouver le lien juste

Être aimé, c’est vital. Mais être aimé pour ce que l’on est, et non pour le rôle qu’on joue, c’est cela, la liberté affective. C’est un apprentissage lent, souvent douloureux, qui suppose de revisiter non seulement notre histoire familiale, mais aussi nos appartenances sociales, nos loyautés inconscientes, nos peurs d’être exclus.

Lorsque l’on comprend que nos comportements d’attachement, même les plus irrationnels, répondent à des lois de survie anciennes, on peut enfin se relier autrement, avec moins de peur, plus en conscience, et sans renier les racines qui nous ont permis de grandir.

En somme vouloir être aimé n’est pas un signe de faiblesse. C’est le signe que nous appartenons encore au monde des vivants, celui du lien et du regard. Mais c’est à nous d’en faire un chemin de conscience, non plus une quête de conformité, mais une recherche d’authenticité. Aimer et être aimé sans se renier, voilà sans doute l’un des apprentissages les plus subtils d’une vie humaine.