Pourquoi la culpabilité ne change pas grand chose


On entend souvent des discours, de ce style, qui pointent du doigt :  » Les jeunes passent trop de temps sur les réseaux » « ils s’isolent » « ils font plus rien.« 
Mais derrière ces pratiques solitaires, comme scroller sans fin, il y a parfois l’expression d’une souffrance intérieure. Et mon petit doigt me dit qu’il n’y a pas que « les jeunes ».

La culpabilité ne sert pas le changement

Comme le rappelle le psychiatre et thérapeute familial Robert Neuburger dans L’art de culpabiliser (2002), la culpabilisation est souvent utilisée dans les relations comme un outil de contrôle, mais elle produit rarement un véritable changement.
Au contraire, la culpabilité génère de la honte, du repli, parfois même de la révolte avec une colère bien présente. L’être humain n’aime pas être culpabilisé : cela l’enferme plus que cela ne le libère.

Ce qui aide, ce ne serait pas de montrer à quel point une personne « fait mal » ou « n’avance pas », mais de l’accompagner pour retrouver un sentiment de pouvoir sur sa vie.

Quand c’est le système qui enferme

Il est essentiel de comprendre que les blocages ne viennent pas uniquement de l’individu. Souvent, c’est l’environnement ou le système dans lequel il vit qui crée l’impossibilité d’agir. Par exemple :

  • Une société où la peur règne : pendant le COVID, comme l’a souligné la psychologue Marie-Estelle Dupont, la peur entretenue a abîmé la santé psychique des jeunes et les a empêchés de se projeter.
  • Une famille marquée par le contrôle ou la menace : quand grandir signifie surtout « ne pas décevoir » ou « se taire pour survivre », l’énergie psychique est absorbée par la peur.
  • Une atmosphère de perte : deuils, suicides, chômage… Dans ces contextes, la sidération peu prendre toute la place, empêchant de penser à demain.

Dans ces cas, dire « tu n’avances pas » ou « tu ne parles pas » ou encore «  tu ne fais rien pour changer » revient à ignorer que la personne est prise dans un climat global délétère.

Les approches systémiques et écologiques (ex. Bronfenbrenner) rappellent que l’être humain se construit dans une constellation de milieux (famille, école, culture, société). Et si l’air est saturé de peur ou de pertes, il est normal que l’avenir se ferme. Quand de ce cas là, il s’agit d’un dysfonctionnement plus grand que soi.

Derrière la passivité : ce que ça peut cacher

La passivité n’est jamais un défaut de caractère. Elle est souvent le résultat d’une histoire, d’un apprentissage ou d’un climat. Par exemple :

  • Impuissance apprise (Seligman) : quand une personne a longtemps vécu des échecs ou des humiliations, elle intériorise que « ça ne sert à rien d’essayer ». La résignation devient un réflexe.
  • Environnements culpabilisants : grandir sous le regard critique, comparatif ou menaçant peut amener à se taire, à se figer, pour éviter le conflit.
  • Manque de confiance de base (Winnicott, attachement insécure) : si dès l’enfance les désirs n’ont pas été accueillis, l’élan vital peut rester enfoui.
  • Loyautés invisibles (Boszormenyi-Nagy) : rester passif peut être une manière inconsciente de rester fidèle à une histoire familiale marquée par le deuil, l’échec ou la douleur.
  • Absence de modèles inspirants : sans figures qui montrent qu’un autre chemin est possible, il est difficile de se projeter autrement.
  • Crise de sens (Frankl, logothérapie) : quand le « pourquoi » de l’existence se perd, l’envie d’avancer s’effondre.

La passivité est donc souvent une stratégie de survie face à un contexte, plus qu’un choix conscient et délibéré.

Pourquoi on s’anesthésie parfois

Scroller sur les réseaux, s’isoler, répéter des routines automatiques : ce ne sont pas toujours des signes de « faiblesse », mais parfois des façons de s’anesthésier face à un monde que l’on trouve un peu dur, ou même cruel.
Comme le décrit Donald Winnicott avec l’idée de “faux self”, certaines attitudes permettent de se protéger, au prix d’un éloignement de ses désirs authentiques.

Nous avons tous besoin de soupapes de décompression : un peu de douceur, des habitudes qui nous rassurent, et parfois même une mise en veille. Ces pratiques peuvent protéger mais si elles deviennent permanentes, elles risquent de nous couper du monde dans lequel on vit et de notre élan vital.

Retrouver son désir profond

L’être humain aime se sentir acteur de sa vie. Comme l’ont montré Deci & Ryan dans la théorie de l’autodétermination, la motivation intrinsèque (celle qui vient de l’intérieur, du désir et du sens) est plus durable que la motivation extrinsèque (faite d’obligations et de contraintes).

Le changement véritable naît donc quand on parvient à renouer avec son désir profond : ce qu’on a envie de vivre, ce qui a du sens au fond de nous, et ce qui reconnecte à nos valeurs.

Comment la thérapie peut aider

La thérapie est un espace qui permet de :

  • sortir des injonctions (« tu dois », « il faut que »),
  • identifier les rôles imposés (conscients ou inconscients) qui empêchent de trouver sa vraie place,
  • se reconnecter à ses valeurs, comme le propose la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) (Hayes, Strosahl & Wilson),
  • avancer pas à pas vers une vie plus cohérente avec soi-même,
  • comprendre que les blocages ne sont pas seulement « en soi », mais aussi dans les systèmes autour.


Bref, il ne s’agit pas de pointer les habitudes qui anesthésient, mais de comprendre ce qu’elles protègent pour prendre un peu de distance. Quand on se retrouve dans un cul de sac on a bien besoin de dézoomer la carte.
Plutôt que de culpabiliser, la thérapie offre un espace pour comprendre pourquoi elle est réellement dans cet état, retrouver son désir, reprendre le pouvoir sur sa vie et remettre en mouvement ce qui compte profondément.

Bibliographie

  • Neuburger, R. (2002). L’art de culpabiliser. Payot.
  • Seligman, M. E. P. (1975). Helplessness: On Depression, Development, and Death. Freeman.
  • Winnicott, D. W. (1965). The Maturational Processes and the Facilitating Environment. Hogarth Press.
  • Deci, E. L., & Ryan, R. M. (1985). Intrinsic Motivation and Self-Determination in Human Behavior. Springer.
  • Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (1999). Acceptance and Commitment Therapy. Guilford Press.
  • Boszormenyi-Nagy, I., & Spark, G. M. (1973). Invisible Loyalties. Harper & Row.
  • Frankl, V. (1946). Man’s Search for Meaning. Beacon Press.
  • Bronfenbrenner, U. (1979). The Ecology of Human Development. Harvard University Press.

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